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L’INCENDIE
DES GRANDS MAGASINS A L’INNOVATION
de Bruxelles du 22 mai 1967.
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Le présent site a été ouvert  à l’initiative d’anciens  des grands magasins A l’Innovation, qui ont vécu le drame. Il répond à un devoir de mémoire, il se veut  un hommage aux victimes et à tous ceux qui ont souffert de cette catastrophe. Il vise à rappeler, à préciser les faits, à rectifier au besoin certaines assertions.

«  Un regard authentique »

Le 22 mai 1967, un lundi, peu avant 13h30, un incendie se déclarait dans les grands magasins A l’Innovation, rue Neuve, à Bruxelles. En quelques heures, ce qui était un magasin animé, rutilant, une des fiertés de la capitale, n’était plus, ravagé par le feu, que ruines fumantes, laissant avec elles pertes et  désolation. Les conséquences humaines allaient s’avérer tragiques : 251 morts, 62 blessés. La Belgique entière était en deuil. Comment cette catastrophe avait-elle pu se produire ?

L’innovation en 1967.
Une « institution » déjà,
à l’époque.

Fondée en 1897 par la famille Bernheim-Meyer,  l’Innovation avait déjà, en 1967, une longue histoire derrière elle. Les bâtiments de la rue Neuve en étaient les témoins.
Alignant ses vitrines sur 130 mètres au long de cette artère commerçante du centre de Bruxelles, l’établissement se composait de trois groupes d’immeubles formant un tout intégré :

–  vers le nord, le magasin d’origine, érigé en 1902, et ouvert le 23 avril 1903, suivant les plans de l’architecte belge Horta, en style «art nouveau », tout en poutres métalliques et en verre , objet d’admiration des contemporains ( son vide central sera fermé par étages séparés dans la suite);

–  ensuite, au-delà d’un bâtiment de jonction,  un édifice contigu, le « nouveau magasin », comme on l’appelait alors, plus vaste et plus imposant, édifié vers 1910 par la firme de grands magasins allemande Leonhard Tietz et repris du séquestre belge après la guerre de 1914-18, en 1920, par l’Innovation, édifice de plus de 5 niveaux, dont 4 de vente, entourant un large hall donnant vue sur l’ensemble des étages et surplombés d’une verrière centrale, à l’instar des grands magasins parisiens et d’autres en Europe;

–  enfin, du côté de l’église du Finistère, quelques maisons anciennes et une construction plus récente (réalisée par phases depuis 1934), située au coin de la rue aux Choux  et de la petite rue du Damier, à l’arrière.

Ces bâtiments, reliés entre eux et formant un ensemble, comportaient une superficie au sol de quelque 9000 m2 et une surface de vente totale d’environ 24000 m2, outre 8000 m2 d’entreposage et de services. Ils abritaient à la fois le magasin principal du groupe et le siège de la direction de la société. A l’époque, le personnel occupé, vente et services centraux compris, était de 1200 personnes.

C’était le magasin principal de la chaîne. Fleuron de cette partie achalandée de la capitale, il était réputé pour ses assortiments de qualité, tournés vers la mode et la nouveauté, présentés à des prix attractifs dans un cadre chatoyant, animé, volontiers festif, cher à sa clientèle.

Ce matin
du 22 mai 1967,
à l’Innovation
de Bruxelles.

Au lendemain du week-end, la matinée de ce lundi s’achève, encore calme, dans le magasin de la rue Neuve. Les vendeuses ont mis leurs rayons en ordre avec les nouvelles marchandises arrivées. Les services s’activent, dans les sous-sols et aux étages. Une réunion se tient à la salle de formation du 3e, regroupant des chefs venus des différentes succursales. Le grand hall du magasin est baigné de musique. Il est égayé de décorations, banderoles et étoiles aux couleurs américaines, pour soutenir la quinzaine de vente de nouveautés venues d’Outre-Atlantique. Au rez-de chaussée, des clients s’affairent à un stand proposant un concours qui permet de gagner un voyage d’une quinzaine de jours aux Etats-Unis. D‘autres arrivent pour déjeuner au restaurant situé au 2e ou au self-service du 3étage. Il est 13h20 quand le brigadier pompier de la maison quitte son poste situé à l’arrière, au 1er niveau, et traverse le rayon enfants pour entamer sa ronde habituelle : tout y est calme. Une des vendeuses du secteur s’occupe à expliquer à une jeune maman les mérites de ses assortiments. Une autre attend le retour de sa collègue partie à la première heure de table. La voici de retour justement, quelques minutes avant la relève de 13h30. Celle-ci se rend d’abord à sa caisse, dans un enfoncement des cloisons, vis-à-vis des salons d’essayage. Elle y perçoit une odeur de brûlé. Elle appelle sa collègue qui confirme. Toutes deux aperçoivent, par une ouverture vers le haut, quelques flammes, provenant du petit local de réserve voisin.

C’est le début du drame…

Brusquement, l’incendie.

Le déroulement des faits, tel qu’il ressort des témoignages les plus directs, a été décrit par le procureur du roi de Bruxelles dans une déclaration faite à la presse peu après le sinistre, le 1er juin 1967.  Ses éclaircissements confirment les éléments que la firme a pu elle-même recueillir.

C’est peu avant 13h30, le lundi 22 mai 1967, qu’à sa reprise de service, une vendeuse du rayon vêtements fillettes, au 1er étage du « nouveau magasin », perçoit une odeur de brûlé en s’approchant de sa caisse. L’odeur provient d’un petit local de réserve adjacent, situé à l’arrière du rayon. La vendeuse s’y précipite avec une collègue : des vêtements, des robes de communion, y sont en flammes. Elle court alerter à l’étage le poste tout proche des pompiers de service, qui tentent d’éteindre le feu au moyen d’extincteurs : en vain, ils sont refoulés par la fumée.

Devant cette situation, la sonnerie d’alarme est donnée dans le magasin, on la situe à 13h32, à une minute près,  et les pompiers de la ville sont appelés : appel noté à 13h34. Mais le feu se propage avec une rapidité foudroyante. Il gagne le centre du magasin par le faux-plafond  dont les plaques tombent avec flammes sur les articles exposés dans les rayons, embrasant la surface de l’étage.

En même temps, une fumée abondante et dense se répand dans les couloirs arrière et dans les escaliers tandis que, par la colonne des ascenseurs, elle s’élève rapidement vers les niveaux supérieurs.

Le grand hall du magasin est évacué par la rue Neuve et les autres issues. Bien vite, la verrière qui le surplombe tombe en éclats, sous l’effet de la chaleur, attisant et étendant le foyer, créant une énorme colonne de fumée sombre montant dans le ciel. De la précipitation se produit vers les sorties.

Aux étages, des personnes, que les fumées arrêtent, se réfugient sur les balcons, gagnent les corniches et les toits à l’arrière. Certains, paniqués, se jettent dans le vide, d’autres sont sauvés au moyen de bâches qu’on leur tend ou d’un filin, et les derniers, par la grande échelle des pompiers.

Le grand drame se joue au 3ème étage, au restaurant self-service : une fumée noire et toxique l’envahit soudain, coupant la sortie normale et empêchant la plupart de se sauver, faisant là le plus grand nombre de victimes, paralysées sur place en quelques secondes.

Les équipes de pompiers, arrivées, les premières, 6 minutes après l’appel, à 13h40, seront rejointes par des pompiers de communes avoisinantes appelées en appui, et par après, par des brigades de la Protection Civile.

Vers 14h l’ensemble du magasin n’est plus qu’un gigantesque et hallucinant brasier, qui s’étendra dans la suite aux étages supérieurs du bâtiment voisin Priba, et, par-delà l’étroite rue du Damier, à l’atelier de décoration et aux établissements de soierie Fischer. Autour de 16h, c’est toute la construction d’angle, rue du Damier et rue aux Choux, qui s’écroule, emportant avec elle les victimes du self-service.

Tandis que les ambulanciers emmènent immédiatement les blessés vers les hôpitaux de la ville et que la police sécurise les abords, les pompiers assurent les derniers sauvetages et emploient tous leurs moyens à combattre le sinistre. Ils s’efforcent de le circonscrire,  évitant qu’il ne s’étende au reste du quartier.

Les flammes se poursuivront dans le bâtiment  jusque tard dans la soirée.

Le roi Baudouin, le prince Albert, le premier ministre Paul Vanden Boeynants, le bourgmestre de Bruxelles Lucien Cooremans et d’autres autorités se rendent rapidement sur place, aux côtés d’Emile Bernheim et des dirigeants de la société. La reine Fabiola, la princesse Paola, de leur côté, iront, parmi d’autres, apporter un réconfort aux personnes hospitalisées.

Le choc est ressenti partout en Belgique, et bien au-delà de nos frontières.

 

Les victimes.

L’incendie du 22 mai 1967 est le plus meurtrier qu’ait connu le pays. Ses graves conséquences humaines ont fait longtemps l’objet d’évaluations diverses. Les chiffres initiaux et provisoires (323 décédés entre autres), relayés au départ par la presse, partaient du nombre de personnes signalées comme disparues dans les jours qui suivirent, alors que certaines ont été retrouvées par après. Ces données, encore parfois reprises dans divers articles et sur des sites informatiques, sont donc à corriger.

 

Un bon millier de personnes devaient se trouver dans l’enceinte de l’Innovation ce jour-là. Dès les premiers moments, on a pu craindre le pire. Une dizaine de personnes, prises de panique, s’étaient jetées  des étages, à l’arrière. Après l’évacuation du magasin, des rescapés, échappés du danger, indiquaient ce qu’ils avaient pu voir autour d’eux : tel et telle ne les avaient pas suivis. On s’interrogeait sur les absents.

 

Des listes furent immédiatement dressées pour le personnel et les clients, d’initiative et à la demande des autorités. Après vérifications, le chiffre de plus de 300 victimes évoqué dans les premiers jours fut ramené au bilan, toujours tragique, de 251 morts (le communiqué officiel  du procureur du roi du 1er octobre 1967 mentionne un chiffre de 253,  encore réduit par lui dans la suite à 251, ainsi que le reprend notamment le rapport social de l’Innovation de 1967-68). Dans ce nombre, 38 corps identifiés et les autres, 213 personnes, étant reprises comme disparues. Parmi les victimes décédées, 67 membres du personnel de l’Innovation et 3 de ses filiales.

 

D’après le même communiqué, 62 blessés ont été admis et ont reçu des soins dans les hôpitaux. Des reconnaissances judiciaires de décès furent prononcées rapidement pour les disparus, à la diligence du procureur du Roi, permettant aux familles de régulariser leur situation, au regard notamment des pensions et des successions.  211 cas avaient été réglés à cette date d’octobre 1967 et 4 cas requéraient encore des investigations. Ces données concordent avec le nombre de 213 disparus non identifiés, cité plus haut.

Les causes du sinistre.
Ce qui a pu provoquer le drame.

Si l’endroit où le feu a été aperçu en premier et d’où il s’est ensuite propagé, a pu être établi avec certitude, il n’en est pas de même de son origine.

On s’est orienté vers une cause humaine. On a ainsi songé dans les premiers moments à un possible attentat. Ceci, en raison du caractère foudroyant de la catastrophe, mais aussi à la suite des incidents qui avaient émaillé la quinzaine de vente made in USA alors en  cours à l’Innovation. Vu la guerre du Vietnam, des groupuscules d’opposants, d’extrême-gauche notamment, avaient manifesté, dénonçant en l’occurence ce qui leur paraissait une forme de soutien à l’impérialisme américain. Des tracts avaient été distribués et projetés les semaines précédentes dans le magasin et une alerte à la bombe avait même eu lieu le dernier samedi dans la succursale d’Ixelles, sans suite toutefois. Mais les enquêtes poussées menées au lendemain de l’incendie ont écarté cette hypothèse.

La possibilité à ce propos de la naissance de plusieurs foyers à divers endroits du magasin n’a pas été retenue. Elle a rapidement reçu son explication par la particularité des gaz véhiculés par les fumées de s’enflammer au moindre appel d’air.

A  été avancée comme autre cause possible du drame l’acte criminel d’un individu isolé, ainsi que certaines dénonciations tardives pourraient l’indiquer, ou encore la négligence d’un fumeur, mais là aussi, rien n’a été établi. Le public n’avait d’ailleurs pas accès à cette partie du magasin, il était interdit d’y fumer de même que dans le magasin, et personne, ce jour-là, n’a rien vu d’anormal à l’endroit.

Le petit local en question, de 5 à 6 m2, fermé par une porte, et aménagé, comme l’ensemble du rayon, une année auparavant, contenait peu de vêtements et de matériel. Eclairé par un tube fluorescent, probablement éteint, il ne disposait d’aucun appareillage électrique.

L’expertise judiciaire menée par trois experts a retenu en conclusion une cause d’ordre technique et accidentelle, sans doute de nature électrique. L’hypothèse avancée par eux est l’inflammation d’une quantité de gaz de ville accumulée dans le vide des faux-plafonds, ce qui expliquerait le départ et le développement si rapide et stupéfiant des flammes et des fumées.

Mais sans preuve formelle toutefois, des interrogations subsistent. On en reste toujours aux conjectures.

L’ampleur de la catastrophe elle-même a été favorisée par la conformation des lieux, grand hall ouvert donnant vue sur l’ensemble, suivant la conception de l’époque et qui prévalait pour toutes les constructions de ce type de magasin, à l’étranger comme chez nous. Les étages non immédiatement atteints ont permis la sortie du public et du personnel, qui y a aidé. Mais les fumées toxiques, opaques et mortelles, hautement inflammables, ont empêché l’évacuation en plusieurs endroits et bloqué ou terrassé nombre de gens (des rescapés en sont sortis le visage noirci) .

Le déblaiement des ruines.

Les bâtiments, le lendemain, offraient le spectacle d’un immense et désolant amas de ruines. Seule la carcasse dévastée du bâtiment central tenait encore debout. Pour en assurer la sécurité et celle des fouilles – sous le contrôle des autorités judiciaires -, dégager les décombres, il fut fait appel au 11e bataillon de génie de l’armée. Il y est resté six semaines et il a été secondé, pour ce travail pénible d’identification des dépouilles, par des équipes bénévoles de la Croix-Rouge, présentes dès le lendemain du sinistre, ainsi que par des membres de la Protection Civile.

Des actes de courage,
des témoignages.

Face à ce drame  effroyable, on ne peut manquer d’évoquer les nombreuses réactions humaines, de sang-froid, d’abnégation, de courage.

Le courage tout d’abord de ceux qui faisant fi du danger, n’ont pas hésité à assumer leurs responsabilités, à porter aide et secours, au prix pour plusieurs de leur vie. On pense particulièrement aux membres du personnel qui ont payé un lourd tribut à la catastrophe. Parmi eux, le directeur du magasin, Léon Delsipée, et d’autres, victimes de leur sens du devoir.

La bravoure également des nombreux sauveteurs appelés sur les lieux, au premier rang desquels les quelque 150 pompiers mobilisés, qui ont affronté le brasier, aidés de 25 hommes de la Protection Civile. Celle des membres de la police, de la Croix-Rouge et de sa colonne mobile de secours, et plus tard, de l’armée pour les décombres. Tous ont reçu des félicitations officielles.

Méritent d’être mis aussi à l’honneur de nombreux civils restés pour la plupart anonymes et qui, dans les premiers instants, ont prêté main forte pour sauver des vies et apporter leur concours.

Sans oublier, à l’arrière, le dévouement et l’appui des services médicaux et sociaux.

Hommage soit rendu à tous.

Mais c’est par ailleurs avant tout à ceux que le drame a frappés au plus profond d’eux-mêmes, blessés, parents et proches des victimes, que vont toujours nos pensées quand on évoque  ces moments tragiques. Nous restons de cœur avec eux, dans leurs souvenirs, leur douleur.  Comme demeure intangible la mémoire des disparus, pour tous et pour ceux en particulier qui ont vécu le drame.

Les media ont relaté à l’époque et dans la suite encore le récit de nombreuses personnes qui ont vécu de près l’incendie : des intervenants  parmi les corps de secours, pompiers, police,  des gens du personnel  ou des clients, certains rescapés échappés parfois dans des conditions dramatiques. Leurs souvenirs restent  marqués d’une profonde émotion. Il n’est pas possible de reprendre ici ces témoignages.  On les retrouvera  dans la presse et les media qui s’y sont largement  consacrés.

Les funérailles.
Le mémorial.

Dans Bruxelles où les drapeaux étaient en berne, des funérailles solennelles et oecuméniques eurent lieu le 30 mai 1967. Elles furent célébrées  à la Basilique nationale de Koekelberg  par le cardinal Suenens, dans le chagrin et le recueillement, en présence des familles éprouvées et de certains blessés. Une nombreuse assistance y apportait son hommage : le roi et la reine, représentant la nation, et  nombre de personnalités, officielles et privées, belges et étrangères, les dirigeants de l’entreprise ainsi que les représentants de six cultes -catholique, israélite, protestant, anglican, orthodoxe grec, musulman-, et de la libre pensée, tous inclinés devant le cercueil d’une victime inconnue, placé dans le chœur et symbolisant tous les morts de la catastrophe.

La cérémonie fut suivie de l’inhumation de cet inconnu et d’une soixantaine de dépouilles dans la pelouse réservée au cimetière de Bruxelles (pelouse 13), aménagée dans la suite.

Des dalles de granit noir (au nombre de 152) y ont été placées au sol, portant certaines les noms des victimes identifiées et inhumées. (Plusieurs ont été inhumées ailleurs, à la demande de leurs familles). Un monument, formé de cinq hautes stèles de marbre blanc, dressées sur un socle recouvert de granit noir, a été érigé depuis au centre de la pelouse, précédé de la tombe de la victime inconnue. Derrière s’étire un long muret de schiste où sont gravés les noms de toutes les 251 victimes.

A l’entrée centrale des magasins Inno reconstruits à Bruxelles, une inscription, en français et en néerlandais, rappelle également le drame :
« Nous gardons pieusement le souvenir des victimes de la tragédie du 22 mai 1967 » – « Met vroomheid gedenken we de slachtoffers van het tragisch ongeval van 22 mei 1967 ».

L’aide aux victimes et aux familles. L’indemnisation.

–  Si l’assurance contre les accidents du travail et certaines assurances complémentaires ont joué pour les familles des victimes et les blessés, membres du personnel , ainsi que dans le cas des employés de quelques autres firmes  en mission à l’Innovation ou sur le chemin du travail, le problème était autre pour les clients et les tiers, en l’absence de responsabilité établie . Vu l’ampleur du drame, et à la demande de la direction du magasin, les assureurs de l’Innovation – à l’époque, Assubel, AG, Alliance et leurs co-assureurs -, ont  cependant décidé d’intervenir, sans attendre les résultats de l’enquête, en offrant d’indemniser par transaction chacun des préjudiciés, parents ou blessés, sur base en principe de 80 % du dommage, estimé suivant les normes de la jurisprudence établie, ce qui a été accepté par tous. Aucun procès n’a été intenté (si ce n’est, sur un autre plan, l’action d’un co-assureur du magasin voisin Priba qui en a été débouté).

–  En outre, dans un grand mouvement de solidarité qui  a animé le pays et même l’étranger, une souscription publique a été ouverte au lendemain du drame, à l’initiative de l’Association des grandes entreprises de distribution de Belgique ( AGED), qui a constitué un comité de gestion pour la gérer avec les syndicats du secteur. L’appel a permis de créer un fonds de solidarité en faveur des victimes, et de recueillir un total de 18.8 millions de francs belges, auxquels se sont ajoutés 3,7 millions de francs belges récoltés par une souscription semblable lancée par la ville de Bruxelles. Ces montants, en sus des autres indemnisations, ont servi dans les premiers temps à l’octroi de secours en espèces, d’aides d’urgence en faveur des familles et des blessés graves, et ont permis d’ouvrir aux 120 orphelins mineurs – en plus de huit autres dans la difficulté – un livret d’épargne donnant à chacun d’eux un capital disponible à leur majorité. D’autres gestes de soutien ont également eu lieu. L’Innovation est intervenue en complément pour sa part. La sollicitude s’est  adressée à tous.

–  Les familles et les victimes ont été suivies psychologiquement et aidées dans leurs démarches, pendant des années, par des organismes sociaux, en particulier par l’Office d’Identification, organisme parastatal établi à Bruxelles, ainsi que par les services sociaux de l’entreprise et de diverses communes, Bruxelles et d’autres .

L’Avadi, association des victimes et ayants-droit de l’incendie de l’Innovation, créée à ce moment, a apporté également son soutien.

L’instruction judiciaire.

Pas moins de 1800 témoins furent entendus dans le cadre de cette instruction qui prit trois ans. Appuyée par l’expertise technique de trois experts, ainsi que d’un expert en construction, et sur réquisitions du procureur du Roi, dont les motifs ont été exposés dans  la presse du 4 juin 1970, cette instruction judiciaire a été clôturée par une ordonnance de non-lieu prononcée le 29 septembre 1970 par la chambre du conseil du tribunal de première instance de Bruxelles.

Des idées fausses,
à écarter,
ont circulé
concernant
les circonstances
de l’incendie :

– L’appel tardif aux pompiers. En se référant aux témoignages directs, on peut estimer qu’entre la première constatation d’un feu encore localisé et les appels aux pompiers de la ville, se sont écoulées à peine 5 à 6 minutes. On n’a donc pas tardé. Le reproche formulé tient sans doute au fait que certains ont situé, à tort, la naissance du feu à une heure plus avancée, 13h15 ou 13h20, ce qui aurait fait croire à un plus long délai.

– Les issues de secours étaient mal indiquées dans le magasin, insuffisantes, encombrées. En fait, ce sont les fumées opaques qui les ont obstruées et les ont rapidement masquées. Elles étaient dégagées.

– Le personnel était mal formé à la sécurité. C’est oublier qu’il y avait régulièrement des exercices d’alerte et d’évacuation, auxquels tous devaient participer. Le dernier en date avait eu lieu en novembre 1966. Les membres présents ont du reste agi en conséquence quand l’alerte fut donnée. Ils ont fait évacuer le magasin en bon ordre. Les pompiers de service ont également pris les initiatives nécessaires, mais ils ont été impuissants devant l’ampleur et la propagation brutale du feu. Les nombreuses mesures de protection prévues, régulièrement inspectées par les organismes compétents, ont été dépassées par la rapidité de l’événement.

– Les 140 détecteurs ioniques de fumée, mis dans les plafonds à des endroits sensibles du magasin –  non au foyer d’origine –,  se sont déclenchés tandis que l’alerte était en cours.

Quant à l’absence de sprinklers (arrosage automatique), le grand vide du hall central ne permettait pas de les y placer. Et d’après les spécialistes , le système aurait été impuissant dans ce cas-ci à arrêter la progression fulgurante du feu.

Les magasins provisoires. Le sort du personnel.

Très rapidement après la catastrophe, la direction de l’entreprise a fait ouvrir des sièges provisoires dans l’agglomération bruxelloise : à la place Rogier, rue Léopold en centre-ville, dans son entrepôt de Zellik , ainsi qu’à Auderghem avec l’appui d’un autre groupe de distribution, GB Entreprises, en vue de continuer au moins partiellement l’exploitation dans la capitale et de réaffecter une majeure partie du personnel dans ces locaux, autant que dans d’autres succursales, en particulier celle d’Ixelles réaménagée et agrandie à cet effet.

Le personnel non repris, replacé si possible dans d’autres firmes, grâce à une cellule de reconversion, a pu en grande partie être réinséré lors de la réouverture du magasin reconstruit .

La nouvelle INNO a été rebâtie, après mûr examen, sur le même emplacement, rue Neuve, selon un concept entièrement sécurisé et dans un environnement largement réaménagé par la ville de Bruxelles. L’inauguration de ce magasin a eu lieu le 11 mars 1970.

Les mesures de prévention et de sécurité incendie intégrées dans le nouveau magasin Inno  ont fait un modèle du genre :

  • le large couloir intérieur, isolé , longeant la façade, pour faciliter l’arrivée des pompiers et des secours sans gêner l’évacuation ;
  • les 11 escaliers de secours (5 dans le magasin, 6 dans le parking), larges et entièrement encagés, quadrillant l’ensemble du bâtiment ;
  • l’isolation de chaque étage, par des écrans fermant automatiquement les escalators en cas d’alerte ;
  • au plafond de chaque étage, la présence d’un réseau d‘arrosage automatique (sprinklers) se déclenchant instantanément en cas d’incendie, outre la détection ionique des fumées ;
  • le conditionnement d’air, conçu pour dégager les escaliers de secours de toute fumée en cas de sinistre, et pour aspirer au contraire celle-ci à l’endroit atteint, limitant ainsi la propagation du foyer ;
  • le poste central de sécurité, occupé en permanence, pour la commande et le contrôle de tous les équipements techniques.

La règlementation belge,
renforcée en profondeur,
sur la sécurité des lieux publics.

A la suite de ce drame, le gouvernement s’est attaché effectivement, par un arrêté royal du 10 mai 1968, à revoir et renforcer considérablement les normes de protection contre le risque d’incendie, dans les magasins ouverts au public et particulièrement dans  les grandes surfaces commerciales.

Les commémorations.

Outre les manifestations du souvenir, les dépôts de gerbes, au mémorial de Bruxelles principalement,  aux dates anniversaires, des commémorations particulières ont eu lieu aux 20e, 25e, 30e et 40anniversaires de la catastrophe. Elles ont réuni des représentants de l’entreprise, les proches des victimes, les amis. Longtemps encore, gageons qu’il en sera ainsi.

En termes d’épilogue.

Bien des années se sont passées depuis ce terrible drame. D’autres épreuves cruelles ont encore endeuillé le pays. Et l’Innovation pour sa part n’est plus entre les mêmes mains. Mais le souvenir demeure.

Un souvenir aux accents mêlés de respect et d’émotion, loin de faire la part belle au sensationnel, moins encore à des vues inexactes ou tendancieuses des faits, comme il s’en est malheureusement exprimé.

Le magasin nouveau, qui a redonné vie à cette partie de la ville, est à voir comme un symbole. Celui de la capacité de tirer avec exigence les leçons du passé, de repartir, de ne pas se laisser entraver par l’adversité.

–  RÉFÉRENCES  –

  • Le Soir, Déclaration du Procureur du Roi de Bruxelles le 1er juin 1967.
  • Le Soir, page 4, 4 octobre 1967, communiqué du parquet daté du 1er octobre : bilan des victimes : 253 morts.
  • Le Soir, 4 juin 1970, clôture de l’instruction, le parquet va requérir un non-lieu, à l’appréciation de la chambre du conseil du tribunal de première instance de Bruxelles. décision du 29 septembre 1970 : non-lieu prononcé.

 

  • Compte-rendu des séances de la chambre des représentants, des 6 et 8 juin 1967, les pages 813 et 814.
  • Rapports annuels des exercices 1966-1967 et 1967-1968 de la SA des Grands Magasins A l’innovation, extraits.
  • Le magazine de l’Innovation « Entre nous » de juin et juillet 1967.

–  EMISSIONS TÉLÉVISÉES  –

  • RTBF1 : « Les années belges » Bernard Baltieau et Bill Binnemans, de 1997, rediffusée le 21 mai 2007.
  • IDEM : « L’incendie de l’Inno » du 22 mars 2010.
  • VRT2 : Canvas-Keerpunt « Innovation in brand ». Diffusée le 6 novembre 2006 et le 21 mai 2007, intéressante par la qualité de sa documentation et de la collaboration de nombreux témoins.
  • RTL-TVI : « Dossiers d’actualités » du 11 mai 2007.

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